Enquête : 377 journalistes passés au crible


377 journalistes ont répondu au questionnaire lancé par deux étudiants de l'ESJ. Etudes, origines sociologiques, inégalités hommes-femmes... Ils ont été passés au crible et en datas avec l'aide des experts Pierre Romera et Nicolas Kayser-Bril.

En une journée, près de 400 journalistes ont répondu à un questionnaire lancé par deux étudiants de l'ESJ Lille, Lucas Roxo et Agnès Chareton. Aidés de deux experts de la data, les incontournables Pierre Romera, et Nicolas Kayser-Bril, ils ont passé au scanner les résultats. Origines sociologiques, études, secteurs de médias dans lequel ils exercent, inégalités hommes-femmes, tout y passe. On apprend même enfin si les journalistes sont nombreux à partager leur vie avec d'autres journalistes. Voici les résultats de leurs travaux, forcément partiels, mais d'autant plus intéressants que, comme le rappelle Jean-Marie Charon : " La dernière étude où étaient collectées les origines sociales date de juin 1974  "

 

 

40% des étudiants en journalisme sont issus d’une famille de cadres. La presse hebdomadaire régionale est le média qui compte le plus de boursiers. Les diplômés d’écoles reconnues par la profession ont plus de chances d’obtenir un CDI.

Ce sont les conclusions d’une enquête diffusée via les réseaux sociaux mardi 19 mars. 377 réponses et quelques infographies plus tard, portrait d’une profession en pleine mutation.

 

Féminisation et inégalités hommes-femmes

C’est une des évolutions les plus évidentes : la profession se féminise. On compte de plus en plus de femmes journalistes. Si elles sont encore minoritaires dans les rédactions (44, 7% de femmes pour 55, 3 % d’hommes) - comme le montre notamment ce rapport de l’Observatoire des métiers de la presse -, le rapport s’inverse dans les écoles de journalisme reconnues par la profession. Les filles sont désormais légèrement plus nombreuses (53, 1% en moyenne) que les garçons (46, 9%) à entrer dans ces écoles.
 

 

Si les femmes sont de plus en plus nombreuses à devenir journalistes, elles sont comme dans les autres professions, touchées par des inégalités professionnelles. D’après notre enquête, plus de 60% des hommes en activité interrogés sont en CDI, contre 45% des femmes. Elles sont aussi légèrement plus nombreuses à travailler en contrat de piges (autour de 20%) que les hommes. Pour Jean-Marie Charon, sociologue des médias, ce sont surtout les grossesses qui mettent un frein à la carrière des femmes journalistes. “ Tant que les jeunes femmes n’ont pas encore d’enfants, elles ont une évolution de carrière comparable aux hommes sortis des mêmes écoles”, souligne le sociologue. Après une grossesse, la plupart des journalistes doivent  “renoncer à des postes d’encadrement” et deviennent pigistes, “pour avoir plus de souplesse dans leur emploi du temps ”.

 

 

 

 

 

Des études en sciences humaines et sociales qui s'allongent

 

Quelles sont les études plébiscitées par les étudiants souhaitant faire du journalisme leur métier? Ou plutôt, quels sont les parcours qui mènent au journalisme? D’une manière générale, les journalistes en poste comme les étudiants en journalisme ont privilégié des études d’information-communication et de sciences politiques. Il semble également que Sciences Po soit la voie royale pour entrer en école de journalisme. Les études d’histoire figurent en troisième position, avant les lettres, les langues et le droit .

 

 

 

 

 

On remarque une différence entre les études faites par les hommes et celles faites par les femmes avant d’entrer dans une école de journalisme. Les hommes optent pour les sciences politiques et l’histoire, alors que les femmes se tournent d’avantage vers des études d’information-communication. Plusieurs sont également passés par des classes préparatoires (option qui ne figurait pas dans notre questionnaire).


 

 

Plus marquant que les matières étudiées, on observe un allongement de la durée des études. Aujourd’hui, les jeunes journalistes sont de plus en plus diplômés. En comparant le nombre d’années d’études entre les étudiants en journalisme et les journalistes déjà en poste, on observe que les journalistes font de plus en plus d’études. Si la part de Bac+5 ne change pas énormément entre les deux catégories, on constate un réel changement au niveau des Bac+3 et Bac+4 . Moins de 2% des étudiants en journalisme ont  fait moins de deux ans d’études, contre près de 10% parmi les journalistes. Une évolution qui rejoint la tendance nationale d’allongement de la durée d’études.

 

 

Un droit d'entrée social dans les écoles ?

Les concours d’entrée dans les écoles de journalisme sont ultra-sélectifs : chaque année, environ 440 places sont mises en jeu par les 13 écoles de journalisme reconnues par la profession, pour des milliers de candidats au métier de journaliste. Les élus sont peu nombreux : 3, 3% d’admis pour le Celsa, 6% pour le CUEJ, 8, 8% pour le master de journalisme de Sciences Po Paris, 5% pour l'École de journalisme et de communication de Marseille, 7, 5 % pour l'École supérieure de journalisme de Lille, selon les chiffres rapportés par la Conférence nationale des métiers du journalisme.

Au concours d’entrée s’ajoutent des barrières sociales, culturelles, financières. D’après les résultats de notre enquête, près de 40% des étudiants en journalisme interrogés sont issus de familles de cadres et de professions intellectuelles supérieures. Chez les journalistes, ce chiffre tombe à 30%. Ce chiffre s’explique notamment par une forte présence d’enfants d’enseignants dans les écoles de journalisme. Des résultats qui laissent penser que les journalistes sont de plus en plus recrutés parmi une élite sociale et culturelle. 

 

 

Les boursiers représentent tout de même une proportion non négligeable des apprentis journalistes : 34% selon nos données. Un chiffre qu’il s’agit de  relativiser car il ne permet pas de connaître l’échelon de ces boursiers, sans compter ceux qui ont recours au prêt pour financer leurs études. De plus, ce chiffre se situe dans la moyenne nationale : en 2011, la France comptait 37,5% de boursiers parmi les étudiants de l’enseignement supérieur.

Le coût d’une année de scolarité varie entre 300 euros pour les écoles publiques comme le Celsa ou l’IUT de Lannion et peut grimper jusqu’à 4380 euros pour l'Institut pratique du journalisme (IPJ), 3900 euros pour l'École supérieure de journalisme de Lille. Le master de Sciences Po Paris coûte entre 0 et 13 000 euros en fonction des ressources des parents.

 

 

 

Si l’on effectue la même recherche en se focalisant sur le type de médias, on remarque une présence toute particulière de journalistes, boursiers pendant de leurs études, dans des médias de type presse hebdomadaire régionale et presse spécialisée régionale. A contrario, on compte peu d’anciens boursiers parmi les journalistes travaillant à la télévision. Encore une fois, notre échantillon peut ne pas être tout à fait représentatif.

 

 

Une reproduction sociale qui se retrouve jusque dans la vie privée des professionnels des médias : un journaliste sur cinq vit en couple avec un autre journaliste.

 

 

 

Le poids croissant des écoles de journalisme

 

Faut-il à tout prix faire une école de journalisme pour devenir journaliste ? Une question intéressante, à laquelle il a été difficile de répondre avec nos données. Selon nos résultats, plus de la moitié des journalistes interrogés ont fait une école. Un chiffre largement surévalué par notre méthode d’enquête sur les réseaux sociaux. L’étude de l’Observatoire des métiers de la presse estime qu’en 2010, 15, 6% des journalistes détenteurs de la carte de presse sont issus d’une école reconnue. Un chiffre qui progresse chaque année.

Ce qui semble sur, c’est que faire une école de journalisme facilite l’insertion sur le marché du travail. Les diplômés d’écoles de journalisme ont statistiquement plus souvent un CDI que les journalistes qui ne sont pas passés par une école, selon nos résultats. Jean-Marie Charon y voit deux raisons. D’abord le rôle des réseaux d’anciens, véritables passerelles pour entrer dans une rédaction. Ensuite, la formation en école, généraliste, permet de passer plus facilement d’un média à un autre, et de grimper les échelons de l’encadrement.

 

 

Des places trustées par les Parisiens

On taxe souvent la presse nationale de “parisienne”. Qu’en est-il réellement ? Pour commencer, nous avons recensé les régions d’origine des étudiants en journalisme. L’Île-de-France arrive effectivement en tête, suivie de l’Aquitaine et de la région Rhône-Alpes. Un tiers des étudiants en journalisme vient d’Île-de-France.
 

 

 

 

Autre phénomène marquant : la concentration des journalistes à Paris. Si un journaliste sur quatre est originaire de l’Île-de-France, plus d’un journaliste interrogé sur deux travaille dans la capitale.

 

 

 

Le CDI réservé aux plus de 30 ans ?

 

A quel âge un journaliste peut-il espérer décrocher un CDI ? A partir de 30 ans, d’après notre enquête. Les journalistes trentenaires sont plus de 80% à occuper un poste en CDI. Entre 26 et 30 ans, plus de la moitié d’entre eux sont en CDD, et plus de 20% travaillent à la pige. Selon l’étude de l’Observatoire des métiers de la presse, “depuis 2008, le nombre de journalistes en CDI baisse, alors que le nombre de journalistes pigistes et en CDD augmente” chez les journalistes encartés. Un constat qui accrédite l’idée d’une précarisation de la profession, en particulier chez les jeunes journalistes.

D’après notre étude, les journalistes de plus de 50 sont tous en CDI. Une affirmation biaisée car peu de journalistes de plus de 50 ans ont répondu à notre questionnaire, étant moins présents sur le web que les journalistes plus jeunes. En réalité, la tranche d’âge qui regroupe le plus de journalistes est celle des 45-59 ans qui représentent 34, 6 % des journalistes encartés selon l’étude de l’Observatoire des métiers de la presse.

 

 

 

Que retenir de cette étude ? D’abord le rôle accru des écoles, véritables antichambres pour les journalistes en herbe, pour qui l’accès à l’emploi devient plus difficile. Ensuite la persistance d’inégalités professionnelles entre les hommes et les femmes, qui seront pourtant bientôt majoritaires dans la profession.
La tendance la plus significative vient peut-être d’un des biais de notre étude. En faisant circuler notre questionnaire sur les réseaux sociaux, il est évident que les journalistes web sont sur-représentés. Toutefois, comme le note l’étude de l’Observatoire des métiers de la presse, le poids des journalistes web est en constante augmentation. En 2010, ils représentaient 10% des nouveaux encartés. C’est l’évolution la plus décisive pour l’avenir du journalisme.

 

Lucas Roxo & Agnès Chareton

 

Boîte noire de l'enquête

Nous sommes deux étudiants à l'École Supérieure de Journalisme de Lille . Nous avons enquêté sur la sociologie des journalistes afin de s’exercer en datajournalisme et de mieux connaître notre profession. Combien y a-t-il de journalistes en CDI ? A-t-on plus de chances de trouver du travail quand on a fait une école de journalisme ? Quelle est la place des femmes ? Deux intervenants de l’agence Journalism Plus Plus nous ont donné un coup de main pour mettre en forme cette enquête, Pierre Romera (@Pirhoo) et Nicolas Kayser-Bril (@nicolaskb).

Nous avons décidé de traiter de la sociologie des journalistes, une thématique souvent abordée mais sur laquelle il y a finalement peu de données. Afin de créer notre propre base de données, nous avons fait circuler un questionnaire via les réseaux sociaux. En une journée, plus de 370 journalistes et étudiants en journalisme ont répondu à nos questions.

Avant de construire notre base de données, nous avons cherché de précédentes études sur le sujet. Le point de départ a donc été l’enquête de Géraud Lafarge, maître de conférences à l’IUT de Lannion et de Dominique Marchetti, chercheur au CNRS. En nous inspirant du travail de ces sociologues, nous avons construit un questionnaire avec 19 questions. Les objectifs : s’adresser aux étudiants et aux journalistes, ne pas faire trop long tout en ayant des questions suffisamment précises. Les données ont été mises en forme à l’aide de Datawrapper.

Nous avons choisi de traiter uniquement les 13 écoles de journalisme reconnues par la profession, afin de circonscrire le champ de l’enquête. Les données concernant les écoles non reconnues sont donc absentes, c’est là une des limites de notre questionnaire. De la même manière, certaines questions auraient gagné à être encore plus précises (échelon du boursier, parcours d’études diversifiés, etc) mais il était important de faire court, pour avoir le plus de réponses possibles.

Sur-représentation des journalistes web

377 personnes ont répondu à notre questionnaire : 215 journalistes en poste et 162 étudiants en journalisme. Évidemment, notre échantillon n’est pas parfaitement représentatif de la profession. Le principal biais : l’enquête a été réalisée sur les réseaux sociaux. Seuls les journalistes présents sur ces réseaux ont donc été touchés par l’enquête. Nous constatons ainsi une sur-représentation des journalistes travaillant dans des médias en ligne ou pure players (40 sur 215). Autre catégorie sur-représentée : les étudiants de l’ESJ Lille (56 sur 162 étudiants) qui se sont prêtés au jeu du questionnaire.

Toutefois, cela ne remet pas en cause la pertinence des résultats. Simplement, nous arrivons à des conclusions sur cet échantillon, et non sur l’ensemble de la profession. De plus, en mettant en parallèle nos résultats avec les résultats de l’enquête de Lafarge et Marchetti, nous pouvons observer des tendances similaires (sur la féminisation de la profession notamment), qui confirment partiellement nos résultats.


 

 

 

25/03/2013 07:30:11

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