Nous sommes en 559 après Gutenberg (2013). Toute la presse quotidienne nationale souffre et voit ses ventes baisser depuis 20 ans.... Toute ? Non ! Un quotidien national, peuplé de 40 journalistes, résiste encore et toujours. Et il se porte comme un charme, affichant des chiffres à faire pâlir d'envie n'importe lequel des camps retranchés qui l'entoure : Le Monde, le Figaro, Libé ou les autres.
Avec 150 000 abonnés au compteur, zéro invendu par jour et une présence numérique réduite à son strict minimum, il défie toutes les "règles" qui semblent régir la presse quotidienne papier depuis de longues années. Et fait également mentir un adage que l'on entend pourtant partout ou presque : les jeunes ne lisent plus.
D'ailleurs, ce n'est pas un mais trois quotidiens qui réusissent cet exploit sur du bon vieux papier, dont l'un fêtait jeudi dernier son n° 4 000 : L'actu, Mon Quotidien (le premier lancé et dont le n° 5 000 sortira le 20 juin prochain) et Le Petit Quotidien.
Aux manettes, François Dufour, déjà derrière un succès qui fait pâlir d'envie toutes les maisons d'éditions, Les Incollables (plus de 50 millions d'exemplaires vendus dans le monde). L'un de ses secrets pour cartonner sous une forme que l'on dit condamnée et auprès du public réputé le plus difficile à capter ? Sans doute d'être toujours en train de l'observer et de lui demander son avis.
Lorsque l'on pénètre dans les locaux de Playbac, la maison d'édition des trois quotidiens (mais aussi de quatre hebdos L'Eco, My Little Weekly, My Weekly et Mein Woche, d'un bimestriel, de quelques trimestriels de Mon Mensuel) à quelques encâblures de la Bastille, deux choses sautent aux yeux.
Les lecteurs d'abord. S'ils s'adressent à eux dans leurs colonnes, les journalistes ont également l'occasion de les côtoyer directement au quotidien. Trois d'entre eux sont en effet choisis chaque jour pour être les "rédacteurs en chef juniors". Anecdotique ? Non, la preuve. Lorsqu'on interroge François Dufour, son premier réflexe est de poser la question aux trois pré-ados présents ce jour là avant de répondre lui-même.
Dans l'escalier qui mène au sous-sol, une affiche rappelle ce qui semble ici érigé en ligne directrice " Se mettre chaque jour dans la peau du lecteur ". Quitte à titiller un peu les égos journalistiques de l'équipe : " Ne fais pas le "petit Libé que vous, journalistes, aimeriez lire. Souvenez-vous de vos 10 ans ! "
Et pour être sûr que la connaissance de ses lecteurs "infuse" bien toute l'équipe, les ponts entre la rédaction et ses abonnés sont incessants. Pendant les vacances scolaires, se tiennent au sein du journal les Ateliers des Pt'tis journalistes, animés par une journaliste à temps plein. De 14h30 à 17h30, les lecteurs viennent réaliser leur propre quotidien, du choix des sujets à la rédaction des articles, du choix des photos à la une en passant par son impression.
C'est la formule doublement gagnante de François Dufour. Un panel permanent qui se tient au coeur même du journal avec 5 000 lecteurs qui passent chaque année dans ses murs, et qui, en plus rapporte au lieu de coûter puisque les ateliers sont payants (10€ par personne). Qui dit mieux ?
Et si cela ne suffisait pas encore, l'avis des jeunes lecteurs est aussi sollicité par ailleurs. Chaque vendredi soir, le club des lecteurs se voit proposer en ligne un panel de sujets. Ceux qui ne plaisent pas ne sont pas rejetés, l'idée n'étant pas simplement de faire des journaux qui répondent à la demande, mais seront à nouveau proposés sous un autre angle. Quant aux "unes", elles sont elles aussi notées par les lecteurs. Et le palmarès affiché dans les locaux, par ordre de préférence de ces derniers, histoire d'avoir toujours sous les yeux les angles qu'ils aiment et ceux qui les laissent plus froid.
Et côté numérique ? Là encore, les quotidiens de Playbac défient pas mal d'idées reçues. Lorsqu'on lui demande s'il est sur le point de basculer ses éditions sur le web, les mobiles ou les tablettes, François Dufour demande aux rédacteurs en chef du jour ce qu'ils en pensent. Réponses unanimes : "Non. j'aime bien avoir le journal papier dans les mains pour le lire, explique le premier. Et puis c'est plus pratique pour le lire aux toilettes et pendant le goûter en rentrant de l'école ajoute le second. Avant que le troisième ne conclue avec une phrase qui ferait rêver plus d'un rédacteur en chef : "Moi je garde tous les numéros dans ma chambre depuis que je suis abonné, j'aime bien les relire, c'est plus facile comme ça en papier ".
Mais François Dufour et son équipe suivent de près les usages numériques de leur audience et ont actuellement dans les cartons quelques projets digitaux pour les prochains mois.
Pas de circuit de diffusion coûteux et peu efficace à gérer, un prix bas (9€/mois), l'habitude de faire un journal pour ses lecteurs et non pour les journalistes et surtout, un oeil posé non stop sur l'audience.
La vérité de la presse papier sortirait-elle de la bouche des quotidiens pour enfants ?










