L'Opinion de Nicolas Beytout peut-il réussir son pari fou ?


Mercredi arrive un nouveau quotidien papier et numérique lancé par Nicolas Beytout. Une aventure un peu folle alors que toute la presse quotidienne nationale souffre ? Mais L'Opinion a quelques atouts dans sa manche pour tirer son épingle du jeu...

 

Est-ce un événement ? Oui, et notamment pour une génération de journalistes, dont je fais partie, qui n'avait pas encore connu de lancement de nouveau quotidien national papier, la dernière tentative en la matière datant d'info-Matin en 1994.

Est-ce une aventure un peu folle pour ceux qui le font ? Sans doute, car lancer un nouveau journal pendant ce qui pourrait être l'acmé de la crise de la presse papier est un sacré défi. En crise depuis près de 20 ans, la presse nationale voit ses ventes continuer de reculer inexorablement pour atteindre des chiffres historiquement bas tandis que ses ressources publicitaires migrent toutes progressivement vers le numérique. Un numérique où les quotidiens cartonnent en terme d'audience, mais peinent encore à faire exploser leur chiffre d'affaires de pub en ligne.
Un numérique qui s'est massivement installé dans les usages des consommateurs d'information et sur lequel la concurrence s'est démultipliée en quelques années avec l'arrivée de nombreux pure-players.


Bref, plus une folie qu'une aventure ? Pas si sûr. Si le défi est de taille et qu'on peut raisonnablement penser qu'un quotidien papier a aujourd'hui plus de risques d'échouer que de chance de réussir, L'Opinion a quelques atouts à faire valoir pour créer la surprise.

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Le premier quotidien digital native

L'Opinion sera le premier quotidien papier que l'on peut vraiment qualifier de "Digital native". Là où tous les autres journaux ont du apprendre le numérique tout en continuant de se battre sur le front du papier, L'Opinion aura le grand avantage d'avoir pu concevoir l'ensemble de son projet éditorial à la fois sur le papier et sur le numérique. Là où toutes les autres équipes ont du gérer, avec plus ou moins de bonheur et beaucoup de difficultés, la transition vers de nouvelles organisations des équipes, celle de L'Opinion a l'immense atout de pouvoir penser à l'origine son organisation pour être efficace et complémentaire sur ces deux piliers. Là où beaucoup de ses futurs concurrents ont du faire appel à des aides extérieures pour "apprendre" le numérique, L'Opinion aura eu l'occasion de recruter dès le départ une équipe capable de travailler efficacement sur le papier et sur le numérique, connaissant la nouvelle temporalité de l'info en ligne, son terrain dématérialisé, ses usages.

Enfin, là où les autres quotidiens nationaux ont engouffré des fortunes ces vingt dernières années dans la modernisation et l'adaptation des outils techniques et industriels, L'Opinion se libère en grande partie de cette contrainte qui a lourdement pesé sur les finances des autres journaux.

 

Un quotidien ciblé à moindre coûts


C'est sans doute l'une des bonnes idées de Nicolas Beytout : L'Opinion n'essayera visiblement pas de faire un Monde, un Libé ou un Figaro avec simplement une nouvelle ligne éditoriale. En connaisseur de l'économie, l'ancien PDG du groupe Les Echos a visiblement élaboré son projet en réduisant ce qui coûte le plus dans un quotidien papier : la pagination, la distribution et une ligne éditoriale trop large.

Côté pagination, L'Opinion proposera 8 à 12 pages chaque jour. Trois fois moins que ses concurrents. Le tout imprimé à 100 000 exemplaires, quand Le Monde ou Le Figaro en impriment plus de 380 000 à 400 000 exemplaires chaque jour en moyenne. Pas de centre d'impression en propre à gérer (comme de nombreux quotidiens ont longtemps eu et qui leur ont coûté des fortunes), puisque le journal sera imprimé par Ricobono, et un circuit de distribution limité à 8 000 points de vente à terme.
Moins d'exemplaires, moins de points de vente, moins d'invendus et pas d'imprimerie : L'Opinion limite grandement ses coûts en se libérant en partie de ce qui handicape souvent un quotidien national.

Une équation rendue possible par la ligne éditoriale choisie par Nicolas Beytout. L'Opinion ne sera pas un quotidien national généraliste comme le sont Le Monde, Le Figaro ou Libé. Le quotidien cible clairement un type de lecteur avec sa ligne éditoriale tranchée : " La ligne éditoriale de mon journal sera libérale, probusiness et proeuropéenne", expliquait son fondateur dans Le monde.

Clairement, L'Opinion cible un type de lecteurs : les décideurs économiques et politiques, les leaders d'opinion. Et décline les conséquences de ce choix dans tous les domaines. Inutile pour lui d'être présent partout en France en alimentant à prix d'or un réseau de distribution coûteux, quitte à avoir, comme certains de ses concurrents, des chiffres de vente ridiculement bas dans de nombreuses régions de France (lire le billet "La France n'a quasiment plus de quotidiens nationaux").
Les 8 000 points de vente où l'on trouvera L'Opinion se concentreront évidemment en région parisienne, dans les grandes métropoles régionales et dans les endroits stratégiques pour toucher ce public de CSP + : gares et aéroports.

 

Une équipe réduite et expérimentée


Le choix de cette ligne éditoriale permet de lancer le journal avec une équipe resserrée, comme l'on dit d'un gouvernement de crise. 39 salariés dont 30 journalistes. Là encore, une équipe, et donc des coûts, au moins trois à quatre fois inférieurs aux autres quotidiens nationaux.
Une équipe expérimentée avec des anciens du Figaro.fr, de L'Express, du Pariens, de Challenges, (pour s'en convaincre, faire un petit tour des bio des comptes Twitter des journalistes sur la liste du journal) et se mettant d'entrée de jeu en ordre de bataille pour essayer de répondre aux rythmes du papier et du numérique.

 

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Selon Alexandre Debouté sur Le Figaro.fr, "La rédaction, composée d'une trentaine de journalistes «très expérimentés» (sur 39 salariés) dirigée par Rémi Godeau, ex-patron de la rédaction de L'Est républicain et ancien du Figaro, alimentera le site tout au long de la journée, comme pour une «grille radio», à travers des journaux en images, des newsletters, une interview, un édito et un JT à 18 heures".

 

Une cible publicitaire claire


Non seulement sa ligne éditoriale lui permet de mettre en place une organisation limitant grandement les coûts, mais elle permet aussi à L'Opinion de se positionner clairement sur l'un des rares marchés publicitaires encore porteur pour la presse quotidienne nationale : les CSP+
Un positionnement clair est toujours un atout, mais pour autant, cela ne suffira pas à gagner le pari de la pub tant ce marché est convoité et courtisé par la quasi intégralité de la presse nationale, quotidienne, hebdo ou magazine. D'ailleurs, L'Opinion se garde pour le moment de sortir le samedi, l'un des principaux jours de vente des autres quotidiens qui vont chercher la publicité à destination des CSP+ à grands renforts de suppléments du week-end...

Pour réussir son pari, Nicolas Beytout prévoit 2,5 pages de publicité par numéro, et sans doute un apport fondamental à l'économie du projet de la part du numérique. Car si l'on continue d'affirmer partout que le modèle économique du numérique n'existe pas, le constat est clairement à nuancer lorsque l'on voit, par exemple, Le Monde réaliser 20 millions d'euros de CA numérique par an.
L'Opinion cherchera-t-il sans doute à développer un écosystème numérique, fait de publicités et de services spécialisés payants à destination des CSP+ comme Les Echos, le Figaro ou The Economist ont mis progressivement en place.

 

Nicolas Beytout et son équipe parviendront-ils à installer L'Opinion dans le paysage média français ? Vont-ils réussir à lancer un nouveau quotidien papier, secteur réputé en déclin voire plus ? Bien malin celui qui pourra répondre par un avis définitif sur la question. Mais il sera passionnant de suivre les résultats des choix tranchés du premier quotidien national digital native de France.

 

 

 

Par Erwann Gaucher le 13/05/2013 10:33:12
Prénom E.
| 25/06/2013 | 05:00
beau projet mais bon un site où il faut payer pour voir les articles, j'y crois moyennement surtout si le but est de faire 1MVU. Mediapart a un positionnement pour de l'abo mais pas l'Opinion
Isabelle G.
| 15/05/2013 | 14:34
avec la force de frappe dont il dispose, 15 Millions d'Euros, de quoi faire tourner une rédaction copieuse pendant 3 ans et tous les médias qui parlent de lui... s'il ne réussit pas, c'est que vraiment la presse est foutue ou qu'il y a trop de médias qui se ressemblent (le figaro, les échos, Atlantico...(Tiens tout en O) ou qu'ils ne sont pas bons

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