Le gros ras-le-bol des femmes journalistes (et pourquoi elles ont raison)


En lançant un mouvement de grève des signatures, les femmes journalistes des Echos montent au front. Statuts plus précaires, salaires plus bas et accès aux postes de direction : en 2013, les femmes journalistes sont toujours nettement moins bien loties que les hommes...

 

Le coup de semonce n'est pas forcément parti d'où on l'attendait. En déclenchant vendredi dernier une grève des signatures, les femmes journalistes des Echos en ont étonné plus d'un. "  C'est vrai que nous n'avons pas la réputation d'être une rédaction révolutionnaire, confie l'une des signataires du mouvement. C'est très rare, la seule fois où il y a eu un arrêt de travail de la rédaction, c'était au moment du rachat par LVMH ".

 

C'est dire le ras-le-bol des femmes journalistes. " Le constat est simple : si la parité est à peu près respectée dans la rédaction des Echos, dès que l'on regarde dans la hiérarchie, il n'y a plus de femme. Aujourd'hui, pour une femme, l'évolution de carrière aux Echos s'arrête à chef de service. Les postes de rédaction en chef ou de direction de rédactions sont entièrement occupés par des hommes ".

Et les chiffres donnent clairement raison aux frondeuses. Sur les quatre postes à la direction de la rédaction, quatre hommes (Nicolas Barré, Dominique Seux, Francis Vidal et Donat Vidal Revel). Et du côté des sept rédactions en chef, carton masculin plein également, avec sept hommes. La rédaction en chef technique revient également à un homme, tout comme la direction artistique.

 

Bilan de la hiérarchie de la rédaction des Echos : 13 postes de direction, 13 hommes, 0 femmes.

 

Un coup d'oeil à l'ours du journal et le constat est clair. Seules les directions financière, de la pub et du marketing reviennent à des femmes. Du côté de la rédaction, " on a vraiment l'impression que cela bloque. D'ailleurs, la question avait été posée lors du dernier Comité d'Entreprise du 21 mai : quelle serait la place des femmes dans la nouvelle hiérarchie. On nous a répondu que les femmes ne posaient pas assez leur candidature, et que de toute façon, aucun profil féminin ne correspondait aux attentes. Bref, c'est de notre faute, et de toute façon, on n'a pas le profil !  La semaine dernière, quand plusieurs d'entre nous ont été demander des explications sur la nouvelle organisation, on nous a répliqué que des postes avaient été proposés à des femmes qui ont toutes refusé. Bizarrement, quand nous avons fait une réunion avec toutes les femmes journalistes, personne n'avait été contacté. En revanche, on a bien vu que cette question était dans l'air depuis un moment. C'était chaud, une vraie bombe à retardement "

Dont la première explosion, pour l'instant sans trop de dégâts, a donc eu lieu vendredi aux Echos. Mais peut-être pas la dernière...

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Un avertissement assez clair, en tout cas, pour que le PDG du quotidien, Francis Morel, interrogé par Arrêts sur images, affirme prendre le mouvement " très au sérieux ". Et d'ajouter, devant des chiffres aussi tranchés, que " le constat fait par les femmes des Echos est objectivement juste ".

Mais Francis Morel peut difficilement donner l'impression de découvrir aujourd'hui seulement le problème. Depuis près de deux ans, les inégalités de salaire et d'accès aux postes de direction sont sur la table au sein des Echos et font l'objet de négociations. En juin 2012, Francis Morel signait même deux documents censés lutter contre le problème.

 

Dans le protocole d'accord sur la négociation annuelle des rémunérations de l'an dernier, daté 27 juin 2012 , l'article 3 était déjà entièrement consacré au sujet : " La Direction confirme son attention particulière à l'égalité salariale entre les hommes et les femmes ". Constatant une différence de salaire pouvant dépasser 200 euros, la direction du journal avait consacré " un budget spécifique visant à réduire ou résorber les écarts de plus de 200 euros constatés entre le salaire de base médian des hommes (…) et le salaire brut de base des femmes (..).

Extrait du document :

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Quelques jours auparavant, le 20 juin 2012, un accord sur l'égalité professionnelle et sur la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle, valable jusqu'en 2016, avait aussi été signé. Accord dans lequel, là aussi, la direction du journal reconnaissait que " des inégalités persistent en matière d'accès aux postes à responsabilité entre les deux sexes ".

 

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On comprend mieux que, moins d'un an après, les femmes des Echos soient particulièrement remontées de ne voir aucune d'entre elles accéder à l'un des postes de rédaction en chef alors même que le départ d'Henri Gibier avait provoqué un jeu de chaises musicales qui aurait permis aux accords signés de déboucher sur du concret.

 

Mais si la grève des signatures a placé Les Echos sous les projecteurs depuis quelques jours, le quotidien est loin d'être un cas isolé. C'est même plutôt un cas on ne peut plus moyen dans la profession. Dans le journalisme à la française, mieux vaut clairement être un homme.

Selon les chiffres de la Commission de la Carte d'Identité Professionnelle des journalistes, en 2012, les femmes restent encore et toujours sur-représentées dans les statuts les plus précaires. Elles ne sont ainsi qu'à peine 43% à décrocher la timbale du CDI, contre 57% d'hommes. En revanche, elles sont largement majoritaires pour les CDD et la pige :

 

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Et forcément,  du côté des rémunérations, cela se voit. Toujours selon L'Observatoire des Métiers de la Presse, en 2008, le salaire moyen des journalistes salariés en France était de 3 694€ pour les hommes contre seulement 3 145€ pour les femmes.

Cinq ans après, les revenus des femmes en CDI sont toujours inférieurs de 13,4% à ceux des hommes. Une situation moins bonne qu'en 2010…

 

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Dans certains secteurs comme la télévision, l'écart peut même atteindre 1 000€ mensuels ! Moyenne des salaires des femmes journalistes en CDI à la télévision : 3 839€. Pour un homme ?  4 815€

 

Plus souvent coincées dans des statuts plus précaires, moins bien payées que les hommes, les femmes journalistes se cognent également à ce fameux plafond de verre dont se plaignent les grévistes de la signature des Echos. Sur les 567 cartes de presse distribuées à des directeurs en 2012, 83% ont été délivrées à des hommes. Seules 97 femmes sur 567 en ont bénéficié…

La aussi les chiffres sont sans appel.

Rédacteurs en chef ? Seulement 32,5% de femmes.

Rédacteurs en chef adjoint ? 36,6 % de femmes.

Chefs de service ? 37,2 % de femmes

Directeurs de la rédaction ? 27,1 % de femmes

Et dans certains secteurs, cela frise le ridicule. Ainsi, au sein des boîtes de production et agences de presse audiovisuelles, les femmes accédant au poste de rédacteur en chef ne sont que 20% ! A la radio, elles dépassent de peu les 24%, soit à peine plus qu'à la télévision (22,3%).

 

Le mouvement démarré aux Echos, dont la suite doit être décidée ce lundi, donnera-t-il des idées dans les autres rédactions ?

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Erwann Gaucher le 10/06/2013 07:02:24
Cécile F.
| 27/06/2013 | 15:17
Il ne nous reste plus qu'à signer d'un pseudo au masculin...

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